Interventions de la Mission internationale «Justice pour Cáceres»

Suite à l’assassinat de Berta Cáceres, dirigeante du Conseil civique d’organisations populaires et indigènes du Honduras (COPINH), le 3 mars 2016, une Mission internationale « Justice pour Berta Cáceres »1, composée de 13 personnes de 6 pays d’Amérique et d’Europe, a visité le Honduras du 16 au 21 mars 20161. Ses travaux préliminaires réaffirment que le crime perpétré contre Berta Cáceres est un crime politique, et questionnent fortement l’attitude des autorités honduriennes dans un processus d’enquête totalement opaque.

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« Berta nous a appris à lutter pour la vie sans se laisser arrêter par la peur de mourir »

Interview de Tomas Goméz du Conseil civique des organisations populaires et indigènes du Honduras (COPINH) 1,

Lundi 14 mars 2016

Lors d’une interview récente, deux des filles de Berta Cáceres, dirigeante indigène lenca, combattante infatigable contre le modèle patriarcal colonial d’extraction des ressources, qui privatise et pie les biens communs naturels du Honduras, me disaient que la lutte de leur mère n’a jamais été quelque chose d’individuel, mais profondément enracinée dans l’organisation qu’elle coordonnait : le COPINH.

Berta a été attaquée et assassinée de manière lâche à l’aube du 3 mars dernier. Un coup qui a secoué la société hondurienne jusque dans ses bases et qui oblige, aussi bien le COPINH que l’ample spectre d’organisations sociales et populaires du Honduras, à repenser une stratégie unitaire pour faire face à cette nouvelle escalade de violence et de persécution.

La formation, samedi 12 mars, de l’Articulation populaire hondurienne « Berta Cáceres » avec pour but d’impulser un projet unitaire de mobilisation et de lutte, est une première réponse, à partir des mouvements sociaux, aux assassins de Berta. La grande mobilisation des peuples autochtones et noirs qui aura lieu ce jeudi 17 mars est une expression de plus de la volonté ferme du peuple hondurien d’exiger la justice.

Depuis que Berta Cáceres a commencé à se multiplier dans les luttes quotidiennes des Hondurien·ne·s2, Tomas « Tomasito » Gómez Membreño, actuel secrétaire d’organisation du COPINH, s’est maintenu aux côtés de la famille de la dirigeante indigène, pour exiger à l’unisson une véritable justice pour Berta, la sanction des responsables intellectuels et matériels, et la fin de la persécution du sociologue écologiste [mexicain] Gustavo Castro Soto3.

Pour le COPINH, il n’a pas été facile de gérer tout ce qui s’est passé cette dernière semaine, et cela ne le sera pas non plus à l’avenir. Néanmoins, l’organisation lenca assure être prête. « Berta nous a appris à lutter pour la vie, peu importe la peur à la mort. C’est cela que nous continuerons de faire ! », a exprimé Tomas Gómez.

Le coup a été dur. Comment le COPINH vit-il ce moment et comment il se réorganise ?

Cela a été un coup dur tant pour le COPINH que pour le peuple lenca et le monde entier. Nous sommes en train de nous réorganiser et recommencer de nouvelles actions. Le COPINH a toujours eu une forte dynamique de lutte et nous allons continuer ainsi, cette fois avec l’impulsion que nous donne le souvenir de notre camarade Berta Cáceres.

Notre lutte pour qu’il n’y ait plus de privatisation des biens communs naturels, et pour que tous ces projets de mort, hydroélectriques et miniers, s’en aillent de nos communautés. Les privatisations et les concessions [minières, hydro-électriques, etc.], ne génèrent que plus de violence, plus d’assassinats et plus de criminalisation de la contestation sociale.

Selon le COPINH, qui est responsable de l’assassinat de Berta ?

Nous savons que l’assassinat de Bertha répond à ces mêmes politiques de privatisation, impulsées par ceux qui sont disposés à accorder plus de concessions et vendre les ressources naturelles de notre pays. Ce sont les mêmes qui pensent qu’en assassinant la camarade Bertha Cáceres la lutte s’achève. Ils se trompent, parce que depuis sa mort nous continuons avec plus de luttes, plus d’actions, et nous allons nous maintenir mobilisés de manière permanente.

Est-ce que vous vous attendiez à cette escalade de violence ?

Notre organisation et Berta elle-même avons souffert des menaces répétées, des attaques, des attentats. Ils nous ont tout fait. Nous n’écartions pas la possibilité qu’ils puissent attenter à la vie de dirigeant·e·s du COPINH et des communautés lencas, comme cela s’était déjà produit à Rio Blanco4, et maintenant avec Berta.

A plusieurs occasions, le COPINH a accompagné les filles de Berta Cáceres, les seules autorisées à parler au nom de la famille, et ensemble vous avez dénoncé plusieurs irrégularités dans le cadre de l’enquête.

Dès le début, ils ont voulu criminaliser et désarticuler le COPINH, en présentant [l’assassinat de Berta] comme un crime passionnel ou le produit de conflits internes à l’organisation. La justice met en place une trame perverse pour accuser les membres du COPINH et ainsi le gouvernement se lave les mains, s’enlève le poids de la pression nationale et internationale.

Quel est l’héritage que laisse Berta ?

L’héritage qu’elle laisse au peuple lenca, au Honduras, au monde, c’est une lutte forte, tenace, pour faire plier ces entreprises nationales et internationales, ces institutions financières qui investissent dans des projets de mort, le financement des États-Unis aux pays du Triangle Nord (Salvador, Guatemala, Honduras) à travers l’Alliance pour la Prospérité, qui génèrent des ressources économiques pour la construction de barrages.

L’héritage que laisse Berta c’est le COPINH et sa capacité à continuer la lutte.

Après l’assassinat de Berta, tu n’a pas peur pour ta vie ?

L’assassinat de notre camarade Berta a dépassé les frontières et a eu un impact dans le monde entier. Néanmoins, la stratégie continue d’être la même : détruire notre organisation, en la divisant, en la criminalisant et lui coupant sa tête.

Après l’assassinat, ils ont essayé de m’impliquer ainsi que d’autres dirigeant·e·s, de nous arrêter, mais ils n’ont pas pu. Donc nous croyons que le prochain pas pourrait être de nous attaquer physiquement.

Je profite de l’occasion pour dénoncer qu’il y a quelques jours 4 hommes fortement armés, habillés en civil, sont venus me chercher à mon domicile. Heureusement je n’y étais pas.

J’ai peur, pourquoi le nier ? Mais je dois aussi poursuivre cette lutte que nous a laissée notre camarade Berta Cáceres. Elle nous disait toujours qu’elle avait peur des menaces de mort qu’elle recevait, mais qu’il fallait continuer la lutte, sans se laisser stopper par la peur de la mort.

Nous allons continuer son héritage.

Les organisations de la société civile appellent à une manifestation nationale pour jeudi et vendredi au Honduras

1 Par Giorgio Trucchi: http://nicaraguaymasespanol.blogspot.com.co/2016/03/honduras-bertha-nos-enseno-luchar-por.html.  Traduction et notes Sabine Masson (observatrice suisse sur place)

2 Allusion au fait que depuis l’assassinat de Berta, dans les mobilisations les gens ont clamé être « tous et toutes Berta » et des portraits d’elle ont surgi partout.

3 Gustavo Castro, seul témoin, était présent lors de l’assassinat de Berta et a été blessé. Il est actuellement retenu par les autorités honduriennes et empêché de sortir du pays.

4 En juillet 2013, des militaires ont ouvert le feu contre une manifestation de paysan·e·s indigènes contre la construction d’un barrage à Rio Blanco, tué un dirigeant lenca de cette communauté, Tomás Garcías, et blessé trois autres personnes.