Ouverture du procès contre les défenseurs du territoire du nord de Huehuetenango

Francisco Juan Pedro, Adalberto Villatoro, Arturo Juan Pablo et Ermitaño López de Barillas, ainsi que Domingo Baltazar et Rigoberto Juárez de Santa Eulalia, ont été arrêtés entre février et mars 2015 en raison de leurs activités de défense du territoire et des ressources naturelles dans le nord du département de Huehuetenango. Les six défenseurs des droits de l’Homme accompagnés par Acoguate sont en prison préventive depuis plus d’une année. Le  débat oral public débute le 6 juillet.

Les stratégies de criminalisation

Les stratégies de criminalisation utilisées par les institutions étatiques et qui visent à déstructurer les mouvements de résistance profitent des déséquilibres de pouvoir entre les acteurs communautaires et les entreprises et impliquent une utilisation abusive du droit pénal.

Dans le cas des leaders communautaires de Barillas et Santa Eulalia, il est évident que leur arrestation et leur détention est en lien avec leurs activités de défense du territoire. Les accusations faites par les autorités restent vagues et incohérentes.

Parmi les stratégies les plus souvent employées, on relève la privation de liberté des défenseurs ainsi que le report constant des procès pénaux. Il faut y ajouter l’absence récurrente des parties plaignantes qui donne un prétexte pour suspendre les audiences et reporter constamment la sentence finale. Les chiffres sont parlants: sur 34 audiences prévues, 16 ont été annulées pour des raisons d’absence d’une des parties(1).

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Torture sociale et psychologique des prisonniers et de leurs proches

Il est important de se souvenir que depuis le début de leur incarcération, les leaders emprisonnés et leurs avocats ont dénoncé de nombreuses autres irrégularités, manquements et abus qui portent atteinte aux droits fondamentaux des détenus; à certaines occasions, certains prisonniers ont été conduits au tribunal sans que leurs avocats ou leurs familles n’en aient été informés. Souvenons-nous que le 24 mai 2016, Rigoberto Juárez a été conduit depuis la prison jusqu’au Palais de Justice en l’absence de ses avocats. Les détenus ont fait part du peu de confiance qu’ils avaient en l’institution pénitentiaire et de leur préoccupation relative à leur sécurité. L’un d’eux a déclaré: “Ils peuvent nous emmener à n’importe quelle heure et sous n’importe quel argument légal.”. Une autre stratégie consiste à propager des rumeurs sur l’intégrité physique des prisonniers. Cela a notamment été le cas avant et pendant la Caravane pour la Dignité organisée durant le mois d’avril. S’il est pour l’instant difficile d’identifier les auteurs intellectuels de ces faits, l’objectif est clair: déstabiliser les populations qui s’engagent pour défendre leur territoire.

Cette situation affecte sévèrement non seulement les prisonniers, mais également leurs familles et leurs communautés. Comme l’exprime le communiqué publié par les familles des prisonniers, ce type d’irrégularités et de menaces génère un climat d’insécurité qui amène les familles à vivre en permanence dans un climat de peur de ce qui pourrait arriver: une réelle torture psychologique. Finalement, les cinq défenseurs emprisonnés dans la prison préventive  de la Zone 18 ont exprimé une autre préoccupation relative à l’imminence des changements au sein de la prison annoncés par le gouvernement en raison de la situation de saturation du système pénitentiaire aggravée par les derniers cas de corruption.

Le cas d’Ermitaño Lopez

Nous aimerions évoquer la situation particulière d’Ermitaño López, le seul des prisonniers politiques qui est incarcéré dans le centre préventif de Huehuetenango. Cette prison connaît les conditions de détention les plus dures du pays.

Depuis le début de son incarcération, la direction paraît avoir des difficultés avec les visites: le 23 juin 2016, son avocat n’a pas eu le droit de voir son client plus de deux minutes, ce qui est une grave violation du droit du prisonnier. Selon le défenseur, il s’agit d’une stratégie destinée à entraver la communication avec les autres personnes et ainsi l’isoler du mouvement social. Ainsi, pour avoir tenté de défendre les droits d’autres prisonniers qui s’opposaient aux mauvais traitements auxquels ils sont exposés(2), il a régulièrement été la cible de menaces et d’intimidations.

Quant au quotidien au sein de la prison, les prisonniers et leurs représentants légaux ont régulièrement attiré l’attention sur les manquements de l’institution pénitentiaire en matière d’alimentation ainsi que de santé et de conditions sanitaires. En raison des graves déficiences, les six défenseurs ont dû attendre très longtemps et surpasser de nombreux obstacles avant de recevoir des soins médicaux.

Demandes et attentes des défenseurs

Face à cette série d’abus et de manquements, les défenseurs incarcérés n’ont cessé de protester et de réclamer le respect de leurs droits. Ils ont dénoncé inlassablement la collusion entre le système de justice et les intérêts de l’oligarchie nationale. Rigoberto Juárez l’exprime ainsi : “Les institutions de l’État guatémaltèque continuent à fonctionner en faveur d’un petit groupe. Nous sommes exposés au monde de l’injustice qui règne dans ce pays.” Se référant aux attaques qui visent régulièrement le travail fait par les organisations internationales de défense des droits de l’Homme, il ajoute:

“Ils n’autorisent pas le travail de solidarité pour la paix, ils l’appellent “ingérence”. Au contraire, lorsqu’il s’agit de défendre les intérêts du capital national et transnational, c’est autre chose. La solidarité entre eux pour violer les droits des peuples, oui, celle-ci est autorisée.”

Entre temps, on attend l’ouverture du débat le 6 juillet 2016 qui sera suivie d’une série d’audiences. Il est important de préciser que c’est la première fois que des défenseurs des droits de l’Homme se retrouvent sur le banc des accusés d’un Tribunal de Risque Majeur. Les détenus ont uni leurs voix  et lancé un appel à la justice pour qu’elle fasse son travail en totale indépendance et impartialité sur la base de preuves fiables et dans le respect du cadre prévu par la loi. Ils soulignent également que des progrès ne pourront être réalisés qu’avec une réforme profonde de la justice et qui ne pourra se faire qu’avec l’inclusion réelle du système juridique maya.

Son sentiment en lien avec son incarcération, Arturo Juan Pablo l’exprime ainsi :

“Le séjour en prison n’est pas facile, mais il fait partie de la lutte. C’est si habituel. Ce n’est pas qu’on l’accepte, mais on s’y prépare.”

Qu’en est-il de ses attentes avant le débat? Il ajoute: “Il est difficile de croire en le système de justice. Il y a une incertitude terrifiante. Ils savent qu’une fois dehors nous nous unirons pour continuer à lutter et cela, ils ne le veulent pas.” Arturo félicite également les communautés pour leur incroyable travail d ‘organisation et de coordination qu’elles réalisent au niveau départemental et national. 

La solidarité ne faiblit pas

Très conscients de l’engagement avec lequel de nombreuses personnes travaillent à leur libération, les défenseurs ont exprimé à de nombreuses reprises leur reconnaissance aux personnes, communautés et organisations qui continuent à les soutenir. Malgré les menaces fréquentes et les actes d’intimidation, les peuples continuent à résister contre la dépossession de leur territoires ancestraux et le détournement de leurs fleuves. Hors des murs de la prison, les manifestations de soutien se poursuivent de même que les actes de solidarité quotidiens.

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Durant la première semaine de juin, les épouses qui continuent à mener la lutte avec courage et engagement sont arrivées à la capitale pour donner une conférence de presse afin d’attirer l’attention sur ce cas emblématique auquel sont confrontés leurs époux et leurs familles. A l’occasion de la célébration des dix ans de la consultation communautaire de Buena Fe de Barillas qui a eu lieu le 23 juin, la force du sentiment de solidarité s’est exprimée, celle qui unit les populations impliquées dans la défense du territoire et leurs compagnons incarcérés.

Avec l’initiative du collectif Festival Solidario, les jeunes artistes qui font partie de ce groupe ont organisé à l’intérieur des murs du système pénitentiaire une multiplication d’expressions artistiques en solidarité avec les prisonniers politiques et la lutte pour la défense de la vie et du territoire. Face à un public très enthousiaste, le collectif a exprimé son espoir d’avoir la possibilité de revenir de manière régulière pour organiser d’autres activités. Reconnaissant le travail des gouvernements qui tentent de limiter la dynamique répressive du gouvernement guatémaltèque, les prisonniers politiques déposent leur espoir dans les actions diplomatiques. Mais leurs regards se portent avant tout vers les gens de leurs propres communautés: ils souhaitent leur envoyer un message d’espoir, en particulier aux habitant-e-s des communautés de San Juan, Soloma, San Mateo Ixtatan, Santa Eulalia et Barillas. Ils souhaitent aussi rappeler aux maires des municipalités qu’ils ont la responsabilité de préserver les biens communs des peuples. Ils les appellent à ne pas avoir peur de faire face à cette réalité et à répondre aux besoins des populations.

Traduction de l’article publié sur le blog d’ACOGUATE


(1) Ce chiffre se réfère aux affaires pénales nr 139-2013, 268-2014 y 109-2015 depuis que le juge du Tribunal de Risque Majeur est en charge des cas.
(2) Le défenseur des droits de l’Homme a dénoncé à plusieurs reprises les extorsions commises par les personnes en charge du secteur 2 ainsi que le fait que ceux qui ne veulent ou ne peuvent pas payer sont victimes de coups et d’autres actes d’humiliation.

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