Pas toujours facile de rentrer

25 Juin : tout juste un mois a passé depuis mon retour en Suisse après sept mois au Guatemala.

Ce jour-là, mon père s’était libéré pour venir me chercher à l’aéroport et m’éviter les transports publics après 22h de vol. A la sortie, il m’attendait avec les larmes aux yeux. Ça a été une grande émotion de le revoir : la longue distance, la fatigue après le voyage, le détachement d’un pays complexe et ses habitant-e-s, les retrouvailles.

La chose qui m’a le plus choquée sur le chemin de la maison a tout d’abord été l’ordre : les voitures nettoyées et entières, les routes sans trous, la signalisation qui marche, pas de klaxon utilisé de façon inappropriée, pas de dépassements à gauche et à droite à toute vitesse. Le ciel clair et sans pollution. Tout coulait doucement et tranquillement, après sept mois dans le chaos et l’agitation d’une ville de 8 millions d’habitant-e-s. Je me sentais perdue en Suisse, dans mon monde privilégié.

J’avais tellement de choses à raconter. Mais comment raconter sept mois passés dans un pays miné par la corruption et la violence en quelques heures de voiture ? Lentement, nous nous sommes mis à jour, j’ai raconté des choses lointaines et réalités inconnues, des communautés dispersées et écouté des nouvelles de personnes que je connaissais.

A la maison, ma mère était devant la porte avec des larmes aux yeux et un sourire éclatant, prête à me serrer dans ses bras. Luca, mon deuxième père est arrivé avec un bouquet de fleurs pour m’accueillir. J’ai rapidement regardé dans les coins pour voir si quelque chose avait changé, s’ils avaient ajouté une peinture ou acheté une nouvelle plante. Ma chambre était exactement comme je l’avais laissée le 25 octobre 2015, comme si je n’étais jamais partie.

C’est la deuxième fois que je reviens d’un long séjour à l’étranger et c’est la deuxième fois que j’ai le sentiment qu’ici, rien n’a changé. Je sais que je me trompe, mais il me semble que la réalité ici s’est arrêtée pendant mon absence, alors que je vivais une expérience à 360 degrés, m’imprégnais des odeurs, des sons, d’une culture différente, des gens étonnants, avec qui j’avais été accablée et désemparée.

Le premier mois qui a suivi ma rentrée a été vraiment difficile. J’avais atterri physiquement mais pas mentalement. Je parlais du travail accompli comme si j’étais encore au Guatemala. Il m’a fallu deux semaines pour absorber le décalage horaire : le matin j’étais toujours fatiguée et la nuit complètement éveillée. J’en profitais pour faire de longs appels avec les gens au Guatemala, je me faisais raconter les événements, comme je si j’avais juste quitté la capitale pour me rendre en région et que je devais vite rentrer à la maison pour retrouver les autres. J’ai même dû m’habituer à parler italien : mon esprit n’avait pas encore changé de dictionnaire.

La plus grande difficulté a été de m’habituer aux relations, aux rapports et à la mentalité d’un pays dans lequel on vit dans le confort, la sécurité, où les privilèges sont tenus pour acquis. Je me suis rendu compte qu’en Suisse, où tout fonctionne au niveau politique, économique, social, on ne s’interroge presque plus. Il n’y a aucune autocritique, donc beaucoup de personnes continuent sur leur voie bien définie et installée sans penser qu’il peut y avoir des chemins alternatifs ou complémentaires et d’autres expériences de vie possibles.

Au Guatemala presque rien ne fonctionne: les politiciens sont corrompus, le système éducatif dysfonctionne. 60 % de la population vit avec moins de 2 francs par jour. Le machisme prédomine de manière visible et arrogante et la femme est souvent perçue comme un objet sexuel. Par conséquent, la population, des plus jeunes aux plus âgés, s’interroge sur le fonctionnement du système, discute, essaye d’y apporter des changements et lutte afin que les mêmes situations ne se répètent pas.

Au niveau relationnel, j’avais l’impression de ne plus avoir rien en commun avec les autres, avec mes amis ou ma famille et j’avais l’impression de ne rien pouvoir raconter. J’avais l’impression que les personnes laissées au Guatemala me connaissaient mieux que mes amitiés de longue date. Et pourtant le retour est une chance de reprendre le contrôle de sa vie et de la modeler avec les expériences acquises durant ce séjour, dans cet autre monde, avec ces personnes que j’ai beaucoup appréciées.

Si le fait de rentrer à la maison est d’un côté très beau, le connu est très fatiguant. Ma maison a été pour un temps au Guatemala, ce séjour m’a profondément changé et le retour me paraissait être une régression. J’essaie maintenant de trouver ma place comme une pièce du puzzle, peut-être trop grande ou trop petite pour le trou qui reste sur la table. Je dois donc limer ma pièce ou celles qui l’entourent. Ou je peux choisir d’en construire une nouvelle et c’est ce qui me semble le plus opportun après une telle expérience. Je veux relever de nouveaux défis et prendre de nouvelles orientations, ne pas rester dans les marges déjà dessinées mais peindre un nouveau parcours.

Je ne peux pas revenir en arrière, là d’où je suis partie parce qu’entre-temps, j’ai changé. Pendant ce séjour, j’ai été moi même à cent pour cent, j’ai mis de côté les stéréotypes de ma culture dictés par des schémas mentaux fermés, les règles sociales d’un milieu sûr. Pendant ces mois au Guatemala, j’ai vécu tout beaucoup plus intensément. C’est possible aussi que j’aie créé une vision idéalisée de ce qu’a été ma vie en Amérique latine, parce que tout était plus intense : j’ai toujours été active, j’ai profité de chaque instant, appréciant les détails et en m’ouvrant aux opportunités, sans crainte des conséquences : si quelque chose clochait ou ne marchait pas, j’essayais autre chose.

J’ai eu la chance d’analyser ma vie et moi-même et j’ai pu modifier ce que je n’aimais pas et me mettre en syntonie avec mes désirs, en faisant de la place pour d’autres priorités. J’ai eu tellement de temps, surtout dans les communautés, entourée par la nature, de penser, sentir et écouter autant le monde extérieur que moi-même. J’ai osé me juger pour ce que j’étais et j’ai fait de mon mieux pour changer ce qui était trop serré.

Je suis partie terrifiée par ce que j’allais rencontrer. Les deux premiers mois ont été difficiles car je me sentais complètement perdue. Puis je suis parvenue à ouvrir mon esprit, à me confronter à mes peurs, mes limites en acquérant d’autres rythmes et en éliminant les préjugés. J’ai réalisé qu’il y a des choses que je n’aime pas, et d’autres que j’aime. Et c’est bien ainsi : cette acceptation a été un processus, difficile, mais positif.

Après quelques semaines, la question professionnelle a ressurgi. Au début je n’y pensais pas trop : j’avais plein de choses à faire, de personnes à revoir, ma vie à réorganiser. Après trois mois, c’est devenu une pensée obsédante. Mes économies se sont épuisées et je dois demander à mes parents s’ils peuvent me prêter l’argent pour m’acheter des choses basiques, même un shampoing. Je cherche quand même à garder mon esprit positif, mais parfois ce n’est pas facile. La pression d’une société toujours en mouvement ne laisse pas beaucoup d’espace pour ceux et celles qui sont à la maison. Si avant je vivais au maximum, maintenant je suis dans une limbe, tout à l’extérieur bouge et moi je suis là, arrêtée, dans l’attente d’une réponse positive. Mais j’ai confiance que quelque chose va bientôt arriver et me permettre de reprendre la vie normale.

Rentrer à la maison après un long séjour peut être à la fois triste et passionnant. C’est comme commencer un nouveau voyage, en essayant de s’adapter à ce qu’est la vie ici, ce que je connais déjà. Parfois ça m’arrive de regarder une photo et mon esprit repart dans le temps, dans les souvenirs. Plus je voyage, plus j’abandonne le confort, plus je me rends compte qu’il est à la fois difficile de s’arrêter dans un monde, le mien, celui que je connais, comme dans l’autre, inconnu, effrayant et excitant.

De retour du Guatemala: Anna, août 2016

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