GUATEMALA. Élections présidentielles et perspectives d’avenir pour la défense des droits humains

Dans un second tour marqué par un fort taux d’abstention (environ 58% d’après les estimations du Tribunal Suprême Electoral), le positionnement du successeur de Jimmy Morales, Alejandro Giammattei, est déjà au coeur des préoccupations des défenseur-e-s des droits humains guatémaltèques, notamment en termes de justice transitionnelle et d’extractivisme.

Un habitué de la scène politique guatémaltèque

Alejandro Giammatei, 63 ans, fait état d’une présence pérenne sur la scène politique guatémaltèque, sur laquelle il est apparu à de nombreuses reprises au cours de quarante dernières années.

Celui-ci entame en effet sa carrière politique en participant aux élections présidentielles de 1985, 1988 et 1990 en tant que coordinateur général des processus électoraux. Il prend également part, en 1999 et en 2003, aux élections municipales de la capitale avant d’assumer la fonction de directeur du système pénitentiaire, sous l’autorité du Ministère de l’Intérieur guatémaltèque, entre 2005 et 2007. Il participe par la suite, de manière infructueuse, aux campagnes présidentielles en 2007, 2011 et 2015 sous différentes couleurs politiques en devenant le candidat, respectivement, de la Gran Allianza Nacional (GANA, aujourd’hui Partido Crecer), du Centro de Acción Social (CASA) et du parti Fuerza. Il remporte finalement les élections présidentielles à sa quatrième tentative en tant que candidat du parti Vamos por un Guatemala Diferente (VAMOS), contre la candidate du parti Union Nacional de la Esperanza (UNE) Sandra Torres, avec une estimation de 57,95 % des suffrages exprimés1.

Une menace pour les droits humains

Malgré l’apparente bienveillance du programme électoral du parti Vamos2, l’accession imminente au pouvoir d’Alejandro Giammattei semble présager d’un durcissement de la situation des droits humains au Guatemala.

Son conservatisme affirmé transparait en effet au travers de nombreuses de ses prises de position. Celui-ci se déclare par exemple, dans un entretien accordé au quotidien guatémaltèque Prensa Libre en 2015, comme étant opposé au mariage homosexuel, au motif que « ce qui se fait dans d’autres pays ne doit pas nécessairement se faire ici [au Guatemala] » et à l’élargissement du droit à l’avortement, car selon lui, «l’éducation est le meilleur des moyens de contraception»3. Il s’est également engagé, au cours de la campagne présidentielle en 2019, à rétablir l’application de la peine de mort qui, bien que prévue par la constitution guatémaltèque4, est suspendue depuis le début des années 20005.

Un avenir sombre pour la lutte contre l’impunité

L’élection du candidat du parti Vamos à la tête de la République du Guatemala soulève de nombreuses préoccupations au sein des acteurs impliqués dans la lutte pour les droits humains particulièrement en raison de son positionnement en matière de justice transitionnelle, et malgré sa volonté de « lutter contre la corruption » qui gangrène le pays6.

À titre d’exemple, le président nouvellement élu n’a jamais caché son hostilité envers la Commission Internationale contre l’Impunité au Guatemala (CICIG) dont le mandat, non renouvelé par le président sortant, a expiré le 3 septembre 2019. La défiance qu’il a pu exprimer à son encontre7 découle, entre autres, d’une enquête menée conjointement par la CICIG et le Ministère Public pour complicité d’exécutions extrajudiciaires de sept détenus en 2006 lors de l’opération « Pavo Real8 » alors qu’il occupait le poste de directeur du système pénitentiaire. Celle-ci résulta en son incarcération pendant dix mois en 2010. Bien qu’il se soit engagé à mettre en place un nouvelle commission nationale de lutte contre la corruption et à lui fournir un budget de 40 à 75 millions de quetzals annuels9, ses contours et ses capacités demeurent incertains, tout comme ses potentielles garanties d’indépendance.

Des défenseur-e-s des droits humains accompagné-e-s par Peace Watch Switzerland au travers d’ACOGUATE ont, eux aussi, pu faire part de leur doutes quant à une possible amélioration de la situation de la justice transitionnelle au Guatemala. L’un d’eux a ainsi par exemple exprimé sa crainte que l’accession au pouvoir d’Alejandro Giammattei n’ait pour conséquence d’accélérer l’adoption du projet de loi n° 5377 actuellement débattu devant le Congrès guatémaltèque. Celui-ci, aussi surnommé « loi de réconciliation nationale », vise à déclarer l’amnistie ou l’extinction totale de la responsabilité pénale des auteurs de crimes qui auraient été commis au cours du conflit armé interne qui a marqué le pays entre 1960 et 1996, et permettrait donc leur remise en liberté en cas d’adoption.

De fortes perspectives de développement de l’activité extractiviste au Guatemala

Au delà de la menace que fait peser l’élection d’Alejandro Giammattei sur l’évolution de la justice transitionnelle, des préoccupations concrètes se font également ressentir en matière de lutte pour la défense des territoires. À ce titre, le projet minier El Escobal, situé entre les départements de Santa Rosa et Jalapa, récemment transféré de la société Tahoe Resources à la société Pan American Silver suite au rachat de la première par la seconde, cristallise les inquiétudes.

Le peuple Xinca, impliqué dans la résistance pacifique et sur le territoire duquel le projet est installé, a en effet, à de nombreuses occasions, pu s’exprimer sur le sujet au travers de ses membres. Un membre du piquet de Mataquescuintla (Jalapa) a ainsi fait part de sa préoccupation, notamment en raison de l’absence de déclarations du président nouvellement élu sur le sujet10. Selon lui, cela laisserait sous entendre son aval à la poursuite du projet minier et ce malgré une consultation populaire s’y opposant et une future consultation du peuple Xinca ordonnée par la Cour constitutionnelle11. Dans la même logique, un membre du piquet de Casillas (Santa Rosa) a exprimé sa préoccupation quant à une probable augmentation des risques auxquels les membres de la résistance pacifique seront confrontés à partir de janvier 2020, date d’entrée en fonction du nouveau président et des nouveaux maires, notamment en raison de la nomination de certains des nouveaux ministres. La nomination d’Alberto Pimentel, un homme d’affaire qui a entretenu des relations contractuelles avec l’État dans le domaine des méga-projets sous le gouvernement d’Otto Pérez Molina, au Ministère de l’Energie et des Mines (MEM) est à ce titre révélatrice. Des soupçons de conflit d’intérêts pèsent en effet sur lui, celui-ci étant actionnaire de la FERSA, une société du domaine de l’énergie qui entretien des relations contractuelles avec le Guatemala12 et qui a contribué au financement du parti FCN-Union par le passé13.

Alejandro Giammattei a également donné son aval à la construction d’un réseau de chemin de fer reliant les côtes orientales et occidentales du pays destiné au transport de fret et de passagers, au détriment des conséquences qu’une telle entreprise pourrait avoir sur l’environnement et pour les communautés indigènes résidant sur les territoires qu’il traverse14. La réactivation du projet de Corredor Interocéanico de Guatemala, longtemps retardé pour des problématiques liées à son tracé, occupe également une place centrale dans les préoccupations des défenseur-e-s des droits humains, notamment suite aux récents incidents qui y sont relatifs et aux menaces à leur encontre qui en ont découlé dans le département de Chiquimula.

L’élection du nouveau président guatémaltèque annonce donc de sombres heures pour la lutte en faveur des droits humains, dans un pays où la corruption et l’impunité semblent promises à un avenir radieux.

Guatemala, Emmanuel Bondy, le 20 septembre 2019.


Image de Couverture: Guatemala, région de l’Oriente © Emmanuel Bondy 2019


1 https://preliminares2019.tse.org.gt/201902/panel.html

2Vamos por un Guatemala Diferente, Plan nacional de Innovación y Desarrollo (PLANID), 2019.

3https://www.prensalibre.com/guatemala/decision-libre-2015/inconforme-con-el-pais-medico-de-profesion-y-en-contra-del-aborto-el-candidato-por-el-partido-fuerza-cree-ademas-que-los-ultimos-presidentes-se-han-equivocado-al-no-emplear-la-pena-de-muerte-vigente-e/

4Constitution de la République du Guatemala, 31 mai 1985, Art. 18.

5https://www.estrategiaynegocios.net/centroamericaymundo/1293006-330/elecciones-guatemala-alejandro-giammattei-el-candidato-que-impulsa-la-pena-de-muerte

6https://www.estrategiaynegocios.net/centroamericaymundo/1293006-330/elecciones-guatemala-alejandro-giammattei-el-candidato-que-impulsa-la-pena-de-muerte

7À titre d’exemple: https://republica.gt/2019/05/31/alejandro-giammattei-demanda-cicig/

8https://www.eluniversal.com.mx/mundo/que-fue-la-operacion-pavo-real-la-masacre-por-la-que-fue-la-carcel-el-presidente-electo-de

9https://www.prensalibre.com/guatemala/politica/giammattei-confirma-la-creacion-de-una-nueva-comision-contra-la-corrupcion/

10À titre d’exemple: https://www.prensalibre.com/guatemala/politica/alejandro-giammattei-no-menciona-la-mineria-en-san-rafael-las-flores/

11https://nomada.gt/pais/entender-la-politica/la-minera-no-lo-tendra-facil-la-consulta-a-los-xinkas-es-mas-compleja/

12https://nomada.gt/pais/elecciones-2019/un-financista-fantasma-de-giammattei-puede-aumentar-su-fortuna/

13https://elperiodico.com.gt/nacion/2019/08/12/el-presidente-electo-comienza-a-definir-su-gabinete-de-gobierno/

14https://nomada.gt/pais/entender-la-politica/giammattei-habla-de-su-primer-proyecto-multimillonario-y-su-plan-b-para-sustituir-a-la-cicig/

1https://preliminares2019.tse.org.gt/201902/panel.html

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