Transition au Honduras: entre espoirs et défis

Article et traduction française : Julien Christe, accompagnateur international des droits humains chez PWS.

Tegucigalpa, février 2022

L’élection de la première femme au poste de présidente au Honduras a été pour une grande partie de la population une grande joie et un grand espoir. En effet, la victoire du parti Libre, parti d’opposition, bien qu’elle était mathématiquement acquise après son alliance avec le parti plus centriste Salvador de Honduras, avait de grande chance de ne pas arriver. Les fraudes massives lors des élections précédentes en faveur du parti national menaçaient de se reproduire. Mais, grâce à la participation massive des électeurs et électrices, ce scenario a pu être évité. Faisant de Xiomara Castro la présidente élue avec le plus de voix de l’histoire du pays.

Le programme de la présidente est axé vers une plus grande justice sociale et le combat contre la corruption qui mine depuis des années ce pays d’Amérique centrale. Le parti national qui était au pouvoir a été dénoncé à l’intérieur et à l’extérieur du pays pour l’avoir converti en un Narco-Etat. Plusieurs de ces membres apparaissent sur des listes internationales, notamment la liste Engel aux États-Unis, pour leurs participation au système de corruption et pour leurs liens avec le trafic de drogue et le blanchiment d’argent. Le frère de l’ex-président est en prison à vie après avoir été condamné, entre autre, pour l’importation de 200 tonnes de cocaïne dans ce pays. L’ex-président Juan Orlando Hernandez lui-même est actuellement arrêté et en attente de son extradition vers les États-Unis pour trafic d’armes et pour avoir exporter 500 tonnes de cocaïne. Le candidat du parti libéral qui concourrait lors des dernières élections vient juste de sortir de prison après sa condamnation pour blanchiment d’argent aux États-Unis.

Les changements voulus par la nouvelle présidente seront malheureusement très compliqués. Car, si la tête de l’État a changé, le système mis en place par l’ancien parti au pouvoir se maintient. Il a détruit, au cours des 12 dernières années, toutes les composantes de ce qui rend un État démocratique. Premièrement au travers du coup d’État militaire de 2009 qui a déposé le président Manuel «Mel» Zelaya et des fraudes électorales qui s’en sont suivies, il a détruit la composante représentative de la démocratie. Bien que cette composante ait été regagnée au niveau présidentiel, les niveaux inférieures en font toujours les frais, notamment au travers de l’achat massif de voix qui a été réalisé juste avant les élections au vu et au su de tous. Ensuite, la séparation des pouvoirs a été mise à mal lors du remplacement par l’ex-président de la majorité de la cours suprême du pays lorsque celle-ci a jugé un de ses projets anticonstitutionnel. De plus, la corruption qui règne au sein de la magistrature et du ministère public sont de notoriété publique. Comme vous avez pu le voir dans le petit exposé de cas au paragraphe précédent, la majorité des chefs de cartels de la drogue qui ont été jugé, l’ont été aux États-Unis en raison notamment de l’absence d’enquêtes au Honduras contre eux. Et ce, malgré le fait que la majorité de la population sait très bien qui est mouillé dans le trafic de drogue. Il semble que seuls la police, le ministère public et les services de renseignements américains ne soient pas au courant.

Un des acteurs qui n’a pas été encore nommé, est celui de l’élite économique du pays. Celui-ci a profité largement de cette absence d’État de droit lors des dernières années. Ces liens avec le crime organisé en aidant à blanchir l’argent de la drogue au travers de ses banques et de ses entreprises lui a rapporté des sommes astronomiques. De plus, le délitement des services publics organisé par l’ancien gouvernement leur a ouvert la voie d’une forme cachée de privatisation de ceux-ci. Pour avoir accès à un bon hôpital, une bonne école ou même à une eau propre, les citoyens qui peuvent se le permettre sont obligés de recourir au privé. Pour finir, les contrats obtenus sans appels d’offres ou à des conditions super favorables pour le secteur privé et au détriment de l’État se sont multipliés. Les domaines énergétique et minier notamment ont été une véritable vache à lait pour les entrepreneurs avec des condition leurs garantissant de faire des bénéfices même si ils ne produisent pas ou peu. En plus, ces projets sont réalisés au travers d’études d’impact écologiques qui sont secrets et sans consultation des populations affectées. Lorsque des personnes se sont opposés à ceux-ci, ils ont été violemment réprimés par les forces de sécurité de l’État et par les sociétés de sécurité privées qui pullulent dans le pays. Ils ont été ensuite criminalisé par le système judiciaire corrompu qui ici sert à condamner les pauvres sans même enquêter sur les agissement des personnes de pouvoir.

Pour finir, les États-Unis, bien que se vantant de leur luttes contre la drogue et la corruption et en faveur de la démocratie dans la région, ont été un acteur déstabilisateur au cours des dernières années. En 2009, de nombreuses personnes avec qui nous avons pu échanger s’accordent sur le fait que le coup d’État militaire n’aurait pu être réalisé sans l’aval de l’administration Obama qui était au pouvoir à l’époque. Ils possèdent en effet un grand nombre de bases militaires dans le pays et ont formé et armé les forces de sécurité du Honduras. De même, lors de la fraude électoral de 2017, c’est l’ambassade américaine qui a validé la «victoire» de Juan Orlando Hernandez alors même que l’Organisation des États Américains affirmait que les fraudes étaient si massives que la seule solution pour avoir des élections démocratiques aurait été de recommencer entièrement le scrutin. Enfin, comme expliqué précédemment, la faillite des agents de renseignement et des services antidrogue américains présents en nombre dans le pays est criant. Ils ont collaboré pendant 8 ans avec un gouvernement et un président qui est maintenant accusé d’être un des principaux acteurs de ce trafic. A ce niveau là, l’on peut se demander si il s’agit seulement d’incompétence de leur part ou de complicité.

Dans ce contexte, même la meilleure volonté affichée par le nouveau pouvoir risque de se heurter à ces différents pouvoirs qui sont toujours bien présents. Une des preuves étant la scission qui s’est produite au sein même du parti de la présidente autour de l’élection de la présidence du parlement. Un groupe s’est en effet allié avec les membres du parti national et du parti libéral contre le candidat désigné par le parti. Bien que les liens de ces parlementaires avec les élites dont nous avons parlé semblent clairs, personne ne sait exactement quels avantages ils espéraient en tirer. De plus, il y a quelques jours, des événements se sont passés simultanément dans trois communautés luttant contre des projets extractifs. Ceci peut être vu comme un signe de la puissance que les groupes de pouvoirs détiennent toujours auprès des forces de sécurité et du système de justice.

Enfin, même si la présidente réussi à faire certains changements dans le pays, notamment au travers de la commission internationale contre la corruption dont elle a fait la demande auprès des Nations Unies, cela ne signifiera pas forcément de meilleures conditions pour ceux qui luttent pour un pays plus digne et plus équitable. En effet, comme nous le disait une personne que nous accompagnons : «Maintenant qu’ils [les élites économiques] vont perdre leur pouvoir au sein du système judiciaire et qu’ils ne vont plus pouvoir nous criminaliser, ils risquent de vouloir directement nous tuer.».

Ce tableau qui semble bien déprimant se doit d’être contrebalancer par une vision plus optimiste. En effet, le symbole même d’avoir une femme progressiste au pouvoir dans un pays où les influences rétrogrades notamment des églises ont un poids si important sur la vie des femmes et sur la reconnaissance de leurs droits et où la droite a gouverné quasiment sans discontinuer depuis l’«indépendance» du pays est un signe d’espoir pour beaucoup. De plus, le remplacement a la tête de tous les ministères de l’ancienne garde politique corrompu par des personnes ayant une approche plus humaniste et plus en faveur des secteurs les plus marginalisés de la société devrait permettre certains changements. Dans un pays où 75 % de la population vit sous le seuil de pauvreté ceux-ci sont réellement un question de vie ou de mort pour la majorité. Mais cela va nécessiter une volonté et un courage de s’opposer aux tenants du status quo de la part du nouveau gouvernement et un appui important de la part de la société civile tant national qu’internationale. Comme expliqué précédemment, les attentes de la population sont immenses après ces 12 ans de dictature et, si elle ne voit pas de changement vers une vie meilleure et plus digne pour la majorité, sa déception et sa colère pourrait bien se retourner contre celles et ceux dont ils attendent qu’ils la leur délivrent.

Photo : La présidente Xiomara Castro le jour de son investiture

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