La violence édulcorée

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La Colombie, à nos oreilles européennes, résonne comme un mélange d’ombres furtives en camouflage se faufilant entre les arbres d’une jungle dense et menaçante, l’arme à la main et le regard cruel, de bombardements dans la gigantesque et grise capitale, de paquets de poudre blanche pourfendant toutes les frontières, toutes les limites de ce qu’on serait prêt à faire pour elle. La Colombie et la violence sont indissociables, elles sont presque synonymes. Dans l’imagination d’une personne qui n’a jamais vécu que la paix, un pays en guerre est une explosion sanglante, des rafales de mitraillettes, des pas précipités sur le gravier, des cris terrifiés, une peur et une insécurité constantes. La violence est totale, omniprésente et inévitable, ou elle n’est pas. Cette conception manichéenne de la guerre est bien éloignée de la réalité.

La Colombie offre une image tout à fait différente à l’ingénu fraîchement débarqué sur ses terres. Le développement urbain impressionnant, les tours immenses qui surplombent les villes de lumières, la musique entraînante qui accompagne les mouvements de hanches décontractés des gens marchant dans la rue, le sourire bienveillant du jeune homme qui vend des jus de fruits, les paysages splendides et variés, illuminés par un soleil fidèle, la bonne humeur générale, tout tend à prouver que les soucis guerriers ne plissent plus les fronts de ses habitants. L’enfant terrible serait-elle domptée ?

Mais peu à peu, viennent troubler cet apparent paradis les premiers indices d’un problème tentaculaire et complexe. La main tendue d’un sans-abris décharné, des portraits de disparus placardés sur les murs, la révolte du peuple en un graffiti coloré, des camions entiers de soldats et de fusils d’assaut, les conseils de sécurité d’un conducteur de taxi bienveillant, des quartiers entiers où la police et l’ambulance ne se rendent pas, de l’argent passé d’un petit vendeur de rue à une femme au bloque-note officieux tout puissant. Pourtant, on garde le sourire, il faut juste faire attention. Les temps difficiles sont terminés, pas vrai ?

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C’est qu’ici, on ne parle pas de ce qui se passe. On essaie d’oublier les nuages et de propager le peu de soleil pour ne plus craindre l’orage qui rugit pourtant tout proche. Les pires massacres et assassinats sont dissimulés. Ils portent d’ailleurs de jolis noms comme “déplacements forcés”, “disparitions forcées”, “interrogations”, “faux positifs”, etc. Ces euphémismes sont utilisés communément dans les conversations, que ce soit entre voisins ou lors d’une audience au Grand Congrès de Bogota, pour autant qu’on soit amené à en parler. Les colombiens savent très bien ce que dissimulent ces appellations, mais personne n’ose se défaire des termes en vigueur pour poser la réalité toute crue et sanguinolente sur la table. Seul en témoigne le voile qui se pose sur les yeux des victimes du conflit aux souvenirs effroyables qui envahissent leurs esprits quand ils prononcent : « Quand les paramilitaires sont arrivés… ». En effet, comment parler de ce que tous les yeux ont vu mais tentent d’oublier ? Des hommes aux regards fous et aux rires cruels, libérant leurs armes meurtrières, violant les femmes et les jeunes filles, choisissant arbitrairement des membres de la communauté pour les mettre à mort théâtralement. La manière de tuer pour terrifier a subi une longue et imaginative évolution, allant jusqu’à décapiter des enfants et se servir de leurs têtes pour une partie de football. Les dégâts que fait un coup de machette ou une arme à feux sur un corps ne peuvent s’exprimer par des mots, ni l’horreur de son impuissance devant un être cher étendu, terrassé par l’incompréhensible folie qui brûle dans le coeur de “l’acteur armé” responsable. Voilà ce que cache le terme “déplacement forcé”. Les victimes de déplacement forcé en Colombie sont aujourd’hui plus de 6 millions.

Quand des acteurs du conflit “font disparaître quelqu’un”, la victime ne se vaporise pas d’une seconde à l’autre dans l’air comme on se le représente. Une disparition forcée, la plupart du temps, commence par un enlèvement avec usage de la violence, se poursuit par de la torture, une mise à mort, et se termine par un traitement minutieux qui rend le corps et le visage inidentifiables. Découpée en morceaux et défigurée, la victime est jetée dans le fleuve ou une fosse commune secrète, sans que leurs proches ne découvrent jamais ce qui lui est arrivé. Les paramilitaires, mais aussi l’armée et la police ont couramment recours à ce genre d’interventions, qui ne laissent aucune trace visible.

Pour comprendre la peur viscérale des campesinos qui luttent pour leurs terres, et le courage qu’il leur est nécessaire pour affronter leurs puissants ennemis, il est primordial de connaître et reconnaître ces faits. L’euphémisation de la violence, banalisant des événements dramatiques et inacceptables, recouvre le cadavre de la justice d’un drap blanc.

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Cette difficulté à réaliser la gravité des événements m’a sauté aux yeux lors de mon accompagnement auprès des communautés du Magdalena Medio. Lors de réunions sous l’ombre salvatrice d’un manguier, je regardais parfois toutes ses gorges bronzées qui vibraient de rires frais dans la chaleur étouffante, et essayais d’imaginer qu’une lame menée de main humaine puisse se promener sur la peau divine de l’une d’entre elles, et trace la marque définitive de la mort, juste sous le sourire innocent du moment. Je tentais de me représenter leur expression à la vue du fusil qui allait faire cesser leur vie. Mon esprit, systématiquement, refusait cet exercice. Ce n’était pas possible. C’était irréel, ça ne pouvait pas avoir existé. Une aura autour de chacun interdisait qu’on ne puisse seulement penser à leur faire du mal. Comment toute cette violence a-t-elle pu arriver ? C’est qu’elle est un système, une pieuvre manipulatrice qui se camoufle dans la société et adopte ses couleurs. Pris dans les engrenages terrifiants et inébranlables d’une machine aux dimensions titanesques, l’Homme s’oublie et en vient à commettre les pires atrocités.

Mais sous le manguier ensoleillé, la violence m’était tout à fait invisible, impensable, assise sur cette même terre source de siècles de guerre.

IMG_6237Judith, le 13 août 2015

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